Le Monde| 14.01.12 | 10h48 • Mis à jour le 14.01.12 | 13h24
Pourquoi ces trois lettres, accolées aux emprunts d'un Etat, sont-elles si importantes ? Peut-on vivre sans ? Avec quelles conséquences ? Décryptage.AFP/PHILIPPE HUGUEN
La France a perdu sa note financière AAA, la meilleure possible, désormais abaissée d'un cran, à AA+, avec perspective négative, a confirmé, vendredi 13 janvier au soir, l'agence d'évaluation Standard & Poor's. Avec quelles conséquences ? Décryptage.
De Depuis quand la France affichait-elle un AAA ?
Paris bénéficiait de la meilleure note possible chez Standard & Poor’s depuis sa première évaluation, le 25 juin 1975, l’année où l’agence a recommencé à noter la dette de certains Etats (après une interruption de plus de trente ans). Coïncidence, 1975 est l’année à partir de laquelle la France n’a plus terminé un seul exercice budgétaire à l’équilibre.
Po Pourquoi donne-t-on tant d’importance à ces notes?
Ces évaluations répondent à un besoin dans l’univers de la finance : savoir mesurer les risques d’une créance par rapport à une autre. En clair, savoir à qui un investisseur – banque, assureur, fonds… – peut prêter en toute sécurité et auprès de qui le risque est plus élevé.
De grands investisseurs ont souvent délégué cette évaluation du "risque crédit" aux agences, leur faisant confiance aveuglément. Par exemple, un fonds, qui va décider de n’investir que dans des obligations notées AAA, va vendre cette dette si elle est dégradée, sans se demander si cette sanction est justifiée ou non.
Les réglementations financières et prudentielles ont peu à peu intégré ces notations, transformant ces agences en acteurs "quasi institutionnels", reconnaît-on à Bruxelles. Législateurs et régulateurs ont par exemple décidé d’utiliser ces notes pour mesurer la qualité des fonds propres des banques, ou celle des titres déposés en garantie auprès d’une banque centrale quand des établissements financiers lui empruntent des fonds.
Un La dégradation est-elle synonyme de taux d’intérêt plus élevés?
En théorie, les choses sont simples : les agences de notation donnent une opinion sur la solidité de la dette d’un pays et les investisseurs suivent ces recommandations et réclament des taux d’intérêt plus ou moins élevés, en fonction de la note, quand ils prêtent de l’argent.
Avoir un triple A, l’équivalent d’un 20/20, devrait être la garantie absolue d’emprunter à bon compte. Mais, dans la réalité, ce phénomène n’a pas toujours lieu, comme le montre l’exemple des Etats-Unis. Si Standard & Poor’s a abaissé la dette américaine, le 5 août 2011, en la faisant basculer de AAA à AA+ (la deuxième note sur vingt-deux, qui est désormais celle de la France), Washington emprunte toujours à des taux faibles et plus bas qu’avant sa dégradation.
C’est que la perte de cette note a provoqué une forte tension sur les marchés financiers, entraînant un repli des investisseurs vers les valeurs refuges par excellence que sont… les bons du Trésor américain. Reste que l’euro n’a pas encore atteint le statut du dollar comme monnaie de réserve.
Autre cas marquant, le Japon et sa dette s’élevant à 233 % du produit intérieur brut, simplement notée AA– par Standard & Poor’s (la quatrième sur vingt-deux dans la grille de l’agence). Or, Tokyo se finance à très bas coût, car sa dette est détenue à 90 % par les investisseurs de l’Archipel. En France, la répartition est inverse, les investisseurs étrangers détenant 65 % de la dette du pays.
Par ailleurs, les marchés sont souvent en avance sur les agences de notation. D’abord parce qu’ils bougent tous les jours et réagissent en permanence aux informations nouvelles, mais aussi parce qu’ils cherchent… à anticiper les décisions des agences. Voilà pourquoi les différents pays, jusqu’ici notés AAA au sein de la zone euro, empruntaient ces derniers mois à des taux forts différents.
Qu Qelles seront les conséquences sur le budget de la France et sur les ménages?
En 2012, Paris a prévu d’emprunter 178 milliards d’euros sur les marchés financiers pour refinancer sa dette passée arrivant à échéance et combler son déficit, attendu à 4,5 % du produit intérieur brut (PIB).
Ces derniers mois, la France a vu les taux auxquels elle emprunte diverger considérablement de ceux de l’Allemagne, et certains autres Etats de la zone euro également notés AAA, comme les Pays-Bas ou la Finlande. C’est le signe que les marchés faisaient déjà le tri entre les différents pays ayant la meilleure note possible, avant même cette dégradation. L’écart de rendement entre les obligations à dix ans de la France et celles de l’Allemagne – on parle de "spread" dans le jargon financier – ont atteint jusqu’à 2 points de pourcentage mi-novembre 2011, avant de s’établir depuis autour de 1,3 point, contre 0,3 point en mai.
Malgré ces énormes tensions, le taux moyen auquel la France a emprunté en 2011 n’a été que de 2,8 %, le deuxième plus bas de l’histoire, après 2010 (2,5 %). Ce paradoxe s’explique par le report des investisseurs sur les produits financiers jugés les plus sûrs, les emprunts d’Etat, au détriment des actions ou d’autres actifs considérés comme plus dangereux. En 2011, les rendements des emprunts français à dix ans sur le marché dit "secondaire" (celui de la revente des obligations) ont atteint en moyenne 3,30 %. Soit bien moins que le taux de 3,7 % prévu dans le projet de loi de finances pour 2012 pour ces emprunts à dix ans, qui font office de "baromètre".
Désormais notée AA +, la France est évaluée comme la Belgique l’était jusqu’à fin novembre. Or celle-ci a emprunté à dix ans à un taux moyen de 4,24 % en 2011. Soit environ un point de pourcentage de plus que la France. Selon les calculs des analystes d’Amundi, une hausse des taux de 1 point de pourcentage représenterait pour la France un surcoût de 3 milliards d’euros la première année. Avec une conséquence pour les ménages : si l’Etat verse des taux d’intérêt plus élevés pour se financer, accéder à un crédit immobilier ou à la consommation coûtera aussi plus cher. Car les taux des obligations d’Etat sont une base de calcul essentielle pour tous les autres types d’emprunts.
Qu Quel sera l’impact sur les entreprises, les collectivités locales et le Fonds européen de stabilité financière?
"Vous ne pouvez pas noter une entité sans tenir compte des frontières dans lesquelles elle évolue", explique un ancien cadre d’une agence de notation. Voilà pourquoi, à de très rares exceptions – quatre entreprises américaines dont Microsoft et le pétrolier Exxon Mobil –, aucune entreprise ou organisme ne bénéficie d’une note supérieure à celle de l’Etat dans lequel elle est située. Cette dépendance à la note de l’Etat vaut tout particulièrement pour les emprunteurs qualifiés de "subsouverains" : les collectivités territoriales ou les établissements publics, qui bénéficient de la garantie implicite de l’Etat.
La dégradation de la France va faire perdre leur AAA à une myriade de gros emprunteurs : la Caisse des dépôts et consignations (CDC), la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades), l’Unedic, Réseau ferré de France (RFF), l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), la Ville de Paris, la Caisse nationale des autoroutes… La note AA+ de la SNCF va, elle aussi, baisser. Les entreprises dont l’Etat est actionnaire pourraient elles aussi être dégradées : c’est le cas de La Poste, mais aussi de EDF, France Télécom, Aéroports de Paris…
Au niveau international, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), qui emprunte des fonds sur les marchés pour les reverser ensuite aux pays de la zone euro en difficulté, risque également de perdre son AAA. Ce dernier ne reposait que sur la garantie des six Etats de l’union monétaire bénéficiant jusqu’ici de la meilleure note possible: la France, le Luxembourg, l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et la Finlande. Or, de six AAA, la zone euro est passée à quatre, après la dégradation de la France et de l’Autriche. Et Paris était une des deux clés de voûte de ce système de garanties, vu le poids de son économie.
Standard & Poor’s a indiqué toutefois que le FESF pourrait conserver la note maximale. Mais pour cela, il faudrait que les quatre pays encore notés AAA augmentent leur soutien financier.
La La France a-t-elle payé Standard & Poor’s pour être notée?
Le modèle économique de ces agences repose sur le principe controversé du «noté-payeur» : les emprunteurs s’"offrent" une évaluation pour faire acte de transparence, rassurer les investisseurs et pouvoir lever des fonds à meilleur prix. Un système généralisé à l’exception de… quelques grands Etats dont la France. Paris – comme Berlin, Rome, Londres ou Washington – ne verse pas un centime à Standard & Poor’s, qui effectue son évaluation de façon "non sollicitée".
Pour les agences, noter de tels Etats est souvent incontournable : pour des questions d’image, mais surtout car cette évaluation va servir d’étalon aux autres emprunteurs de ces pays, qui, eux, payent pour être évalués. "La notation souveraine représente moins de 10 % du chiffre d’affaires", glisse une source dans l’une des grandes agences. Mais cela ne les empêche pas d’être rentables: la marge opérationnelle de Standard & Poor’s a atteint 42,99 % lors des neuf premiers mois de l’année, celle de Moody’s 41,8 %.
Qu Que faire pour diminuer le poids des agences de notation ?
Aux Etats-Unis comme en Europe, une intense réflexion a été menée depuis la crise financière et à l’avalanche de critiques déversée sur les agences : elles ont été accusées, pêle-mêle, d’avoir favorisé la bulle des subprimes aux Etats-Unis en accordant des AAA à des produits financiers toxiques ou d’avoir dégradé trop brutalement des pays, favorisant la propagation de la crise des dettes souveraines. A Washington comme en Europe, les autorités essaient de limiter – voire de supprimer – les références aux notations dans les législations. Bruxelles tente aussi de faire émerger davantage de concurrence – les trois grandes contrôlent 90 % du marché – afin de varier les opinions et diminuer l’impact potentiel d’une dégradation.
La Commission a aussi réfléchi à la possibilité de suspendre la notation d’un pays si jamais celui-ci traversait une mauvaise passe, pour ne pas le déstabiliser davantage. Avant de faire machine arrière, de peur que ce gel ne stresse davantage les marchés, qui pourraient en conclure qu’on veut lui cacher de très mauvaises nouvelles.
Clément Lacombe
07.12.11 | 13h48 • Mis à jour le 07.12.11 | 17h25
Pour les ménages, le sacrifice est immédiat : les salaires sont de facto réduits de 30% à 40% à cause de l'euro.AFP/LEON NEAL
Personne n'ose y croire, mais tous s'y préparent. L'éclatement de la zone euro "façon puzzle", sa scission en deux parties, l'une au Nord, l'autre au Sud ou l'exclusion d'une poignée de ses membres font partie des scénarios d'économie-fiction que les experts n'hésitent plus à modéliser. Un exercice particulièrement délicat sans toutefois être inconcevable.
Les économistes d'UBS à Londres convoquent ainsi l'histoire, rappelant que"quatre unions monétaires (comparables à la zone euro) de taille et de sophistication diverses ont été brisées au cours du siècle passé. Précisément à la suite de terribles conséquences économiques, sociales et politiques". Et ces derniers de mentionner l'abandon de la couronne de l'empire austro-hongrois en 1919, la fermeture de l'union monétaire aux Etats-Unis en 1932-1933, après que la Réserve fédérale de Chicago eut refusé de prêter de l'argent à celle de New York ou encore l'éclatement de l'ex-Union soviétique en 1992-1993 et la scission entre la République tchèque et la Slovaquie en 1993. L'on peut encore ajouter à la liste la suppression de l'ancrage du peso argentin au dollar en janvier 2002, après la cessation de paiement du pays.
Mais quelle que soit la pertinence de la référence, les experts sont unanimes : une désagrégation de la zone euro serait synonyme de chaos. "Un désastre absolu", résument les équipes d'UBS.
Du plus sombre au moins noir, les scénarios évoquent les faillites en chaîne, les scènes de panique d'épargnants courant au guichet de leur banque à l'image desbank run américains de la crise de 1929, suivie de la banqueroute desdits établissements. Le tout dans un contexte d'appauvrissement général et de récession plus ou moins profonde selon la robustesse des pays. Bref, une catastrophe que l'on ne peut toutefois pas "balayer d'un revers de la main", reconnaît Jean Pisani-Ferry, du cercle de réflexion bruxellois Bruegel.
Comment en arriver là ? Il faudrait un faisceau d'éléments négatifs. Que les dirigeants politiques en Europe tergiversent trop longtemps à résoudre la crise, que la Banque centrale européenne, lassée d'aider les pays financièrement indisciplinés cesse de les soutenir, et que la dette de l'Italie fasse l'objet de violentes attaques spéculatives, par exemple, estime Sylvain Broyer, économiste chez Natixis. A ses yeux, si les taux à dix ans des emprunts italiens se maintiennent à 9 %, la situation serait vite intenable pour le pays, incapable d'éponger davantage que les intérêts de sa dette de 1 900 milliards d'euros.
Ensuite ? C'est le saut dans l'inconnu. Mais l'on peut imaginer que chaque pays retrouve sa devise antérieure, lire, deutsche mark, franc... En théorie, cela signifierait que les grands pays d'Europe du Sud dévaluent leur monnaie de 30 % à 40 % pour redevenir compétitifs face aux pays du Nord, calcule Sylvain Broyer. L'idée étant de réduire le prix des biens exportés et de renchérir celui des importations.
Mais pour les ménages, le sacrifice est immédiat. Leur pouvoir d'achat est amputé : les salaires étant de facto réduits de 30 % à 40 % tandis que les biens importés continuent de circuler. Les épargnants d'Europe du Sud et d'ailleurs voient, de leur côté, leur patrimoine fondre. Pour donner une idée de l'ampleur du cataclysme, Jean Pisani-Ferry rappelle dans son ouvrage Le Réveil des démons. La Crise de l'euro et comment nous en sortir (Fayard, 228 p., 15 euros) qu'à fin 2010, les résidents français (ménages, entreprises et banques) avaient au total 2 000 milliards d'euros placés dans le reste de la zone euro...
Les débiteurs peuvent mieux s'en dépêtrer à condition que leur dette ne soit libellée dans une monnaie plus forte que celle de leur revenu. Auquel cas, ils se retrouvent pris en ciseaux avec, à la clé, de possibles faillites personnelles, industrielles et financières.
L'Allemagne sera peut-être moins pénalisée que d'autres mais verrait disparaître en un clin d'oeil les efforts de compétitivité menés ces dix dernières années. Et l'Etat devra renflouer les banques ruinées par la dépréciation de leurs avoirs investis hors du territoire.
Pour Sylvain Broyer, toute l'Europe traverserait ainsi une récession marquée (de l'ordre de - 3 % du PIB) pendant au moins trois ans, qui affectera aussi les Etats-Unis et le Royaume-Uni deux années durant.
Mais il ne s'agit que de théorie. Comment mesurer la panique qui s'ensuivrait ? Comment endiguer l'inévitable fuite des capitaux de ces pays ? Or un tel phénomène assécherait les économies et accentuerait les désordres monétaires amplifiant les effets d'appauvrissement.
Jean Pisani-Ferry rappelle ainsi que l'Argentine avait fixé la parité de son taux de change à 1,4 peso pour 1 dollar en janvier 2002. Six mois plus tard, la monnaie avait perdu les trois quarts de sa valeur...
Claire Gatinois
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